Les anges qu'ont mal au ventre.
Il y a cette grande dame vétue de noir, cette trés belle dame, trés gentille, trop gentille, qui pourrait s'appeler Madame Coulter et avoir un daemon doré sur l'épaule. Ses talons aiguilles, son fin maquillage et ses longs doigts lui donnent un charisme qu'on ne croise nulle part ailleurs dans tout le secteur 6. Mais je me méfie de Madame Coulter, et de tous les gens gentils. Ensuite, il y a Gyslaine, qui pourrait s'appeler Ma Costa, parce que la grosse Gyslaine est une madonne bazanée qui rigole sans arret, et qui se met parfois à insulter le monde en catalan, trés fort. Elle porte de grossiers bijoux en or et en toc, elle m'appelle Bambina, elle dit qu'il faut pas que je m'inquiète, que de toutes façon ici on est tous fous, et qu'un de ces jours quand tout le personnel sera parti et qu'on devra nettoyer les bureaux, on se fera une bataille d'eau et on se jettera les serpillères à la gueule. Et puis elle rigole, elle rigole beaucoup Gyslaine. Pour m'apprendre à differencier une lavette bleue d'une lavette rose, il y a Alyson, que je suis à la trace, et qui me dit toutes les deux heures : Bon, on s'en grille une? En me tendant une clope. Elle est ce genre de jeune fille du sud, ni belle ni autre chose, sur d'elle avec une pointe de vulgarité dans la voix, ce genre de fille qui aime montrer ses bijoux et son nombril, loin d'être méchante au fond.
Et puis il y a les anges.
La vieille aux cheveux noirs, qui baisse son pantalon n'importe ou pour pisser et qui doit sans cesse se faire enfermer dans la chambre d'isolement, là ou le lit est soudé au sol, là ou les murs sont sinistres et la porte, blindée. Il y a la grosse A. qui marche comme un strabisme, et qui rapporte tout le temps les conneries des autres, et qui pourrait vous éclater la gueule entre son pouce et son index. Il y a, aussi, cette drôle de femme dont la peau s'évapore, qui me dit qu'elle veux partir, que le soleil ça fait quarante ans qu'elle le connait et que, vous comprenez, elle en a marre du soleil. Elle veux de la neige, du vent, un cyclone, un ouragan, un tsunami, n'importe quoi, mais plus le soleil. Elle dit qu'elle aime mon sourire, à moi, la petite nouvelle, et que si elle était un homme elle me draguerait. Elle dit ça en se balançant sur ses grosses pates trop courtes, elle dit aussi que mes cheveux sont coiffés n'importe comment mais que, ça me donne un air de gamine qui veux grandir. Et je lui réponds que je n'ai pas le choix, et elle me répond, que personne ne l'a. Il y a ce vieil homme avec sa moustache blanche et ses taches de rousseurs, qui demande sans cesse de quoi écrire, et qui pense que le monde complote contre lui, tout le temps. Il y a celle qui demande toujours, c'est par ou la sortie? Et qui ne comprends pas ce qu'elle fait là, mais qui a quand même les yeux perdus trés loin, et qui met ses pantoufles à l'envers. Il y a tous ceux qui restent assis devant leur télé sans le son, et ceux qui frappent sur les vitres pour rappeler qu'ils existent. Et puis il y a Marion. Avec sa casquette sur la tête, son large T-shirt kaki et ses baskets oranges, Marion aurait pu être en teuf à l'heure qu'il est, ou bien en festival avec ses potes, ou bien en randonnée avec ses parents. Marion, vu comme ça de loin, on se demande ce qu'elle fout là. Mais si on regarde mieux, on s'apperçoit que le paquet de tabac qu'elle a dans la main, ça fait 4 heures qu'elle le tient bien serré entre ses doigts, et on ne la vois jamais fumer, jamais rouler. Si on regarde bien, on s'apperçoit qu'elle tourne en rond, sans arret, elle marche en silence, comme ça, comme si elle marchait sur le sommet d'une étroite falaise, comme un funambul elle marche, avec les yeux exorbités et la bouche entre-ouverte, elle donne le vertige Marion, vraiment, elle donne le vertige.
Et puis enfin, il y a Yohan. 22 ans. Ou l'art de me faire frissoner à chaque fois qu'il arrive dans une pièce. Parce qu'il a le sourire intelligent de ceux qui savent pourquoi ils sont là, et le regard diaboliquement malin. La resignation et la mémoire, l'indifference et la prestance. Je suis surement la seule, à le trouver si beau, avec sa morphologie même pas réelle, son ventre bizarrement courbé, ses yeux trops noirs, ses cheveux trops brillants, l'anneaud 'argent à son oreille. Il me regarde, il sourit, et moi je manque d'air. Parce que je les sens, tous les démons qui l'habitent, je les entends presque moi aussi, alors j'ai le ventre qui se noue parce que je les vois, toutes ces portes qu'il n'arrive pas à ouvrir, je déchiffre la complexité de tous les Opikanoba qu'il a du croiser, de tous ces mondes qui sommeillent dans son crâne, dangereux. Et les sourcils froncés, le sourire fièr, ses yeux ancrés dans les miens semblent simplement dire : Et bien quoi? Quand je lui demanderais depuis combien de temps il est à la prison des anges, il répondra : Trop longtemps, parce que ça n'est pas la prison des anges. C'est le paradis du diable. Et toujours souriant, il repartira. Ensuite, on passera la journée à se chercher du regard au travers des vitres, et moi, cramponnée à ma serpillère, je chercherais à comprendre, comment sortir le Diable de son paradis.
